Au lendemain des élections municipales de mars 2026, quelle place les nouvelles équipes municipales et intercommunales accordent-elles à l’économie sociale et solidaire (ESS) francilienne ?
Pour répondre à cette question, la CRESS Île-de-France a recensé l’ensemble des délégations dédiées à l’ESS dans les intercommunalités de la région ainsi que dans les villes de plus de 5 000 habitants (63 intercommunalités[1]).
Ce travail de recensement s’appuie sur des données publiques récoltées via les sites internet et publications officielles de chaque collectivité. Il a été mené en lien avec Michel Abhervé,[2][3][4]. Le choix du seuil de 5 000 habitants pour les villes étudiées répond à une double logique : celle de la raréfaction des délégations ESS dans les petites villes, et celle du manque d’information sur leurs délégations.
Les chiffres présentés ici ne mesurent ni la place de l’économie sociale et solidaire dans la société francilienne, ni son évolution économique. Ils montrent la manière dont les exécutifs locaux choisissent de lui donner une existence politique explicite, notamment à travers l’attribution d’une délégation.
I – Une tendance globale à la baisse, malgré un effet moindre par rapport à la conjoncture nationale
A l’échelle régionale, on observe une légère baisse de l’attribution de délégation à l’ESS. En 2020, 25% des communes franciliennes de plus de 5 000 habitants disposaient d’une délégation dédiée à l’ESS (78 communes sur 309) ; en 2026, cette part tombe à 22% (68 communes sur 309). Du côté des intercommunalités, même constat : alors que 21% d’entre elles comptaient une délégation ESS en 2020 (13 sur 63), seules 17% en comptent toujours une aujourd’hui (11 sur 63).
Ces évolutions s’inscrivent dans une tendance à la baisse nationale plus marquée, documentée par Michel Abhervé. Avec une baisse moyenne de -3.5%, l’Île-de-France est relativement mieux préservée que le reste du territoire français, qui atteint les -10%.
Ces chiffres masquent toutefois un mouvement plus dynamique qu’il n’y paraît. Côté communes, la perte nette de 10 délégations est le résultat de deux mouvements opposés : 26 délégations supprimées, et 16 nouvelles créées (voir la carte ci-dessous).

Du côté des intercommunalités, 3 ont été supprimées pour 1 créée.
II – Des délégations à l’ESS concentrées dans les grandes villes et la Métropole du Grand Paris
La répartition des délégations à l’ESS est cependant très inégale sur le territoire francilien. Du côté des communes, leur part atteint 67% au sein du département de Paris, contre 6 à 8% dans les départements de la grande couronne (77, 78, 91, 95). Pour les Hauts-de-Seine (92), la Seine-Saint-Denis (93) et le Val-de-Marne (94), ces chiffres s’élèvent respectivement à 31%, 23% et 35%.
Cette disparité s’explique par deux facteurs étroitement liés : la taille des villes concernées, et leur situation géographique. Comme le montre le tableau ci-dessous, plus une ville compte d’habitant·es, plus elle est susceptible d’avoir une délégation à l’ESS.
Tableau 1 : Présence moyenne de délégations à l’économie sociale et solidaire dans les communes franciliennes selon leur taille en nombre d’habitant·es
| Taille de la ville | Présence de délégation à l’ESS en % |
| Plus de 100 000 habitant·es | 80% |
| De 50 000 à 100 000 habitant·es | 41% |
| De 20 000 à 50 000 habitant·es | 23% |
| De 5 000 à 20 000 habitant·es | 6% |
De même, l’appartenance des villes étudiées à la Métropole du Grand Paris (MGP) est corrélée à la présence d’une délégation à l’ESS : en 2026, 38% des communes appartenant à la MGP en disposent, contre seulement 6% de celles qui n’y appartiennent pas.
Ce même effet de concentration s’observe à l’échelle intercommunale, et ce de manière plus marquée : les délégations à l’ESS sont environ sept fois plus fréquentes au sein de la métropole (58%, contre 8%). Les délégations à l’ESS au sein de la Métropole du Grand Paris sont également plus stables, puisque l’ensemble des délégations supprimées entre 2020 et 2026 l’ont été dans des intercommunalités situées hors du territoire métropolitain.
Ces chiffres dessinent un enjeu clair pour le mandat à venir : convaincre au-delà des seules limites de la métropole, et dans toutes les tailles de villes.
D’autres délégations, dont les enjeux recoupent en partie ceux de l’ESS, sont davantage répandues dans le paysage politique local. C’est le cas notamment [5], et de la vie associative, présente dans 81% d’entre elles.
Ce constat traduit un manque d’appropriation de l’ESS par les élu·es locaux·ales. Il montre également que les enjeux de transition écologique, davantage identifiés dans le débat public et politique – et ce, de manière transpartisane – sont plus solidement représentés au niveau municipal.
III – L’ESS, une délégation à la couleur politique encore marquée ?
Au niveau des villes, la couleur politique de l’équipe municipale semble jouer sur la présence – ou l’absence – de délégation à l’ESS. Pour mener à bien cette analyse, nous nous sommes référés aux données et aux classifications politiques fournies par le ministère de l’intérieur[6].
En effet, 55 % des villes dirigées par une majorité de gauche disposent d’une délégation à l’ESS (soit plus d’une ville sur deux), contre 13 % des villes du centre et seulement 7% des villes de droite (soit moins d’une ville sur 10). Les villes classées “diverses” ou sans étiquette affichent le taux le plus faible, avec 4%.
Ce marquage politique pose un enjeu de fond pour les acteur·ices de l’ESS : montrer que ce modèle économique s’étend au-delà des couleurs politiques, et représente un levier de développement bénéfique à tous les territoires.
IV – Une tendance à la baisse seulement liée aux changements politiques ?
Si un lien peut être établi entre couleur politique et présence d’une délégation ESS, est-il le principal facteur explicatif de la perte de ces délégations à l’échelle de la région Île-de-France ? Autrement dit : la baisse observée depuis 2020 s’explique-t-elle uniquement par des changements de majorité politique ?
Sur les 26 communes de plus de 5 000 habitant·es ayant perdu leur délégation à l’ESS entre 2020 et 2026, 16 d’entre elles ont connu un changement de majorité politique, soit 62%. Sur les 16 communes ayant créé une délégation à l’ESS entre 2020 et 2026, ce chiffre augmente : ce sont 12 d’entre elles qui ont changé de majorité, soit 75%.
Ces chiffres montrent que les créations et suppressions de délégations à l’ESS sont souvent associées à des changements de majorité politique. Cette réalité est assez intuitive : la volonté de faire table rase du passé et d’affirmer une nouvelle orientation politique passe en partie par la nomination et l’attribution de nouvelles délégations. Il reste toutefois intéressant de noter que ces variations politiques mènent davantage à la création d’une délégation à l’ESS qu’à sa suppression.
Le détail des basculements politiques précise ce premier constat. En 2026, sur les 16 communes ayant connu une création de délégation à l’ESS après un changement politique, 11 sont situées à gauche de l’échiquier politique (69%). 3 d’entre elles étaient anciennement gouvernées par la droite, 7 par la gauche et 1 par le centre.
A l’inverse, seules 3 des 16 communes ayant créé une délégation à la suite d’un changement politique sont des communes de droite, et toutes étaient anciennement dirigées par une autre nuance de droite. Aucun basculement politique de la gauche vers la droite n’a donc entraîné la création d’une délégation à l’ESS.
Tableau 1 : Délégations créées par les nouvelles municipalités de gauche et de droite en fonction de leur ancienne tendance politique
| Ancienne tendance politique | Tendance politique actuelle | Délégations créées |
| Gauche | Gauche | 7 |
| Droite | Gauche | 3 |
| Centre | Gauche | 1 |
| Total de délégations créées par des communes de gauche | 11 | |
| Gauche | Droite | 0 |
| Droite | Droite | 3 |
| Centre | Droite | 0 |
| Total de délégations créées par des communes de droite | 3 | |
Les pertes de délégation suivent une logique légèrement moins univoque. Les basculements de majorité vers la droite expliquent une part significative des suppressions de délégations (12 sur 26, soit 46%), dont 4 dans des villes anciennement gouvernées par d’autres tendances de droite, 4 par la gauche, 2 par le centre et 2 diverses.
Les basculements de majorité vers la gauche ont eux aussi abouti à la suppression 8 délégations à l’ESS (31%), dont 5 à la suite d’un changement de tendance de gauche. Le cas de suppression d’une délégation à la suite d’un basculement de la droite vers la gauche n’a jamais été relevé.
Tableau 2 : Délégations supprimées par les nouvelles municipalités de droite et de gauche en fonction de leur ancienne tendance politique
| Ancienne tendance politique | Tendance politique actuelle | Délégations supprimées |
| Gauche | Droite | 4 |
| Droite | Droite | 4 |
| Centre | Droite | 2 |
| Divers | Droite | 2 |
| Total de délégations supprimées par des communes de droite | 12 | |
| Gauche | Gauche | 5 |
| Droite | Gauche | 0 |
| Centre | Gauche | 1 |
| Divers | Gauche | 2 |
| Total de délégations supprimées par des communes de gauche | 8 | |
Toutefois, les changements politiques locaux n’expliquent pas tout : un quart des cas de créations et plus d’un tiers des cas de suppression en restent indépendant.
V – La multiplication des freins au développement de l’ESS
Plusieurs facteurs expliquent cette tendance à la baisse de la représentation politique de l’économie sociale et solidaire.
Le contexte budgétaire des collectivités locales s’est nettement dégradé depuis dix ans. La dotation globale de fonctionnement, principale ressource des communes et des intercommunalités versée par l’Etat, ne cesse de baisser ; les réformes des ressources fiscales locales ont restreint les recettes des collectivités[7]. Dans le même temps, les dépenses des collectivités ont augmenté sous l’effet de la hausse des dépenses sociales et de fonctionnement (revalorisation du point d’indice, glissement vieillesse-technicité, charges courantes). Face à ces contraintes financières, les élu·es doivent prioriser leurs actions, et l’ESS peine à s’imposer.
Recouvrant une grande diversité de statuts (associations, coopératives, mutuelles, fondations, SCESS) et de secteurs d’activité, l’économie sociale et solidaire souffre en effet d’un manque d’identification. La marque commune « ESS, l’économie en mieux », lancée en juin 2026 par ESS France, devrait favoriser leur reconnaissance auprès du grand public comme des décideur·euses locaux·ales. Il reste toutefois que le peu de retours d’expérience documentés sur des politiques ESS ambitieuses menées à l’échelle municipale limite encore leur capacité à s’inspirer des démarches existantes et à essaimer les bonnes pratiques.
À cela s’ajoute une reconnaissance encore inégale de l’économie sociale et solidaire selon les territoires. Si elle est aujourd’hui bien identifiée sur les enjeux urbains (emploi, transition écologique, cohésion sociale, politique de la ville…), sa capacité à répondre aux problématiques spécifiques des territoires ruraux (maintien des services de proximité, mobilité, alimentation) est moins visible pour les décideurs locaux.
Enfin, depuis 2015, le cadre institutionnel français a évolué. La loi NOTRe a renforcé le rôle des Régions en matière de développement économique et celui des intercommunalités dans les politiques économiques locales. Cette recomposition a pu rendre moins lisible la place des communes dans le soutien à l’ESS.
Au-delà de l’existence d’une délégation, c’est donc la capacité des collectivités à intégrer l’ESS dans leurs politiques publiques qui reste à renforcer. Faire connaître les expériences existantes, mieux identifier les leviers d’action et favoriser leur essaimage constituent autant de conditions pour faire de l’ESS une politique locale à part entière.
[1] Les arrondissements sont ici comptés comme des communes, auxquels s’ajoute la ville de Paris.
[2][3][4] Pour en savoir plus : https://blogs.alternatives-economiques.fr/abherve
[5] Sont ici recensées l’ensemble des délégations se référant à l’enjeu de transition écologique, regroupées sous divers noms (développement durable, écologie, etc.).
[6] Source pour la classification et les données : https://www.data.gouv.fr/datasets/elections-municipales-2026-resultats-du-premier-tour
[7] Suppression de la taxe d’habitation sur les résidences principales, baisse de la CVAE.
Article rédigé par Elisa KOCH, Alternante chargée de projet ESS à la CRESS Île-de-France.
